FRANCE-JEUNES : TOUTE L'ACTU PAR LES JEUNES !
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Les élections présidentielles n'ont pas eu lieu

Cette oeuvre, écrite pendant plusieurs mois de campagne présidentielle, lorgne vers la méta-fiction avec des morceaux de réalisme dedans. Elle tente de se barrer en couille vers des dimensions cosmiques et peut sembler assez éloignée des préoccupations habituelles, aussi pensez-la comme un reflet de notre monde dépourvu de sens qui sombre peu à peu dans la fiction.


The message is : THERE IS NO MESSAGE'
Devin Townsend, Earth Day


Prologue

On peut se poser la question ultime : l'univers a-t-il un sens ? Le Big Bang, le groupement des particules élémentaires en atomes, la formation d'amas de galaxies, d'étoiles, de planètes comme la Terre, l'apparition de la vie, l'évolution, à quoi ça rime ? Pour moi, c'est facile, la conjuration des forces de la Nature n'avait qu'un seul et unique but : créer une personne telle que moi, qui représenterais la quintessence des inventions de l'univers à ce jour.

Si je suis sorti du ventre de ma mère c'est uniquement parce que j'en avais envie, j'en avais marre de nager dans ce liquide trouble, je voulais un peu de lumière et surtout de l'espace pour assouvir mes pulsions. Et ainsi je sortis, vaguement aidé par les médecins d'une clinique de luxe. Lorsque que mon cul béni heurta la paume du gynécologue, j'eus l'intuition soudaine que cet endroit serait sous mon entière domination dans quelques dizaines années.

Le fric de mes parents m'amena à voir les plus grands éleveurs de nains de la planète, mon éveil fut stimulé très tôt. Lors des premières années de ma vie, tout fut mis en place pour que je devienne le futur maître du monde. Mes parents étaient très, très riches, et quand je dis riches, vous ne vous imaginez pas à quel point. Je fus envoyé dans une école très privée où je n'appris rien, au lieu de ça j'amusais la galerie avec frénésie, et je provoquai ainsi bon nombre de dépressions chez les professeurs, souvent des complexes d'infériorité à cause de mon agilité intellectuelle qu'il n'avait pas eu à cet âge là. Grâce à mon ingéniosité, j'acquis rapidement le statut de héros dans les différentes classes qui bénéficiaient de ma présence. Je devins chef de bande, j'évitai ainsi les traumatismes que les nains s'infligeaient entre eux à cet âge en agissant préventivement, ruinant la santé mentale de mes ennemis en envoyant mes sous-fifres les persécuter, puis je niai tout agissement de ma part, tel Mussolini avec ses squadristi. Mon égo ressortit intact de l'école primaire, prêt à répandre ses ressources sans limite sur le collège.

Je me fis élire délégué de classe à quatre reprise avec une majorité écrasante, et l'autre délégué était toujours la fille la plus belle, revêche, intouchable de la classe, celle que tout le monde idéalisait. Elle devenait forcément ma femme pendant toute l'année scolaire, faisant de nous le plus beau couple du bahut, admiré de tous. Seul moi pouvait sonder sa cavité buccale de ma langue experte, ainsi que le profond vide de sa tête par la même occasion. Oh ! Ne vous ai-je pas précisé que j'étais beau ? Enfin, pas n'importe quel beau, LE plus beau. J'étais dans les pensées de nombreuses collégiennes lors de leur première masturbation.

Rapidement, je remarquai également que j'étais dépourvu d'émotions humaines qui pouvaient me nuire : jalousie, morosité, désespoir, mélancolie, colère et tout autres sentiments victimaires, j'étais également peu impressionnable, sans pour autant être blasé, et je m'attachais peu aux personnes. J'étais taillé pour diriger.

J'ai vu quantité de personnalités défoncées jusqu'à l'os lors de ces années, mais je passai à travers toute sorte de persécution, les "gros durs" n'osaient pas me toucher, ils avaient peur d'abîmer l'oeuvre d'art que j'étais. En classe, je réussissais l'exploit d'être aimé par tout le monde : par les profs, grâce à mes note mirifiques bien que je ne foutasse rien et par les élèves, car je mettais une putain d'ambiance. Je sortis du collège sous les acclamations pour me rendre au lycée Louis le Grand, mes parents disaient que je serais l'élite, pour moi c'était déjà le cas.

Je me souviens des professeurs qui disaient que tout allait changer, qu'ENFIN nous allions nous mettre à travailler, nous, les gosses de riches. Un beau tas de conneries, m'étais dis-je, et j'avais raison, je ne changeai rien dans mes méthodes de travail et mes notes ne changèrent pas. Ma décontraction verbale et ma classe naturelle attirèrent encore une fois les faveurs de mes camarades, mais avoir leur admiration ne me suffisait plus, il fallait quelque chose qui cimente leur dépendance à ma personne : l'amitié. Mon objectif était d'être ami avec tout le monde, et je m'y attelais avec ferveur. Le meilleur moyen c'était d'être le confident, l'entremetteur, le marrant, celui qui résout les problèmes, l'homme au portable, tout ça à la fois, et de s'investir totalement dans la comédie lycéenne, de tirer le meilleur parti des embrouilles sans intérêt qui s'étalent sur des semaines, être un virtuose pour dire une chose et son contraire pour qu'en fin de compte on soit bien vu par les deux camps. Mais je parais l'ennui de cette position en fournissant des orgasmes prolongés aux drama queens, opportunités offertes grâce à mon rôle de confident joué à la perfection (attention cela ne marche pas avec les confidents moches).

Je commençais déjà à sentir la Puissance, la multitude de mes relations et l'influence que j'avais sur chacune d'elle, un pouvoir nouveau qui me paraissait sans limite. Mais mon succès n'était pas total, j'étais mal vu des minorités, des marginaux, des geeks et des losers qui me prenait pour un con arrogant et consensuel, en réalité ils étaient jaloux de ma position, de mes conquêtes. Le maître du monde lambda ne ferait pas attention à cette poignée de névrosés, mais pour moi il était important de remporter l'adhésion de tout le monde. Alors j'ai cherché à voir quels étaient les centres d'intérêt de ces individus, rien d'extraordinaire : l'imaginaire et la musique alternative, pour résumer grossièrement. J'ai la capacité d'emmagasiner n'importe quelle information, j'acquis rapidement une connaissance suffisante pour me faire bien voir d'eux. Ma domination était totale, j'étais ce qu'on appelle une personnalité nocive : j'aliénais toutes les personnes que j'approchais, elles développaient complexes et névroses mais ils ne leur venaient pas à l'idée que j'en étais la cause principale. Au lieu de ça, elles m'admiraient et me demandaient conseil, renforçant ainsi leur dépendance à ma personne.

Jusqu'ici, la vie était plutôt tranquille, mon pouvoir grandissait tranquillement sans que je ne fournisse trop d'effort, mais le déchaînement se fit l'année suivante, lorsque j'entrai à Sciences Po, sans avoir passé le concours (mention très bien au bac, dossier béton, enfin même sans cela j'aurais pu rentrer grâce à mes parents). Un soulagement : emploi du temps allégé, ce qui signifiait que j'avais beaucoup plus de temps pour faire la même chose que tous les soirs, Minus, tenter de conquérir le monde ! Je me fis évidemment une tonne d'amis, j'avais plusieurs propositions de fêtes par soir et j'essayais d'en louper le moins possible. Je pus ainsi être le héros de ces soirées à chaque fois. Je racontai les pires histoires en tirant sur toutes les clopes et en goûtant à toutes les drogues et en buvant un maximum d'alcool, heureusement mon corps parfait était doué d'un système immunitaire à toute épreuve et je profitai du fait d'être conscient pour peloter le maximum de fesses et de seins des beautés éméchées assises sur mes genoux. Je leur sussurais à l'oreille combien j'avais envie d'elle dans un lyrisme érotique sans précédent, je n'arrêtai que lorsque je sentais leur humidité sur mon jean. Mes mains devaient toucher de la chair fraîche en permanence sans interruption de plus de trente secondes, l'autre challenge était de ramener les sainte-nitouches sobres dans mon lit pour procéder à l'extraction de balais dans le cul. Opération plutôt aisée grâce à mon charme irrésistible, mais le nombre d'évanouissements à la simple vue de mon membre au repos plombait mes stats.

Cette vie de baises et de fêtes aurait pu continuer indéfiniment si il n'y avait pas eu le mouvement sur le CPE. Auparavant, je ne m'intéressais qu'à la réussite sociale et au contrôle de mon environnement immédiat, mais avec le mouvement du CPE je compris qu'autre chose était en jeu. Le CPE jouait avec les peurs des gens, des deux côtés : peur de ne pas avoir de boulot, pas de salaire, pas de fric, pas d'expérience, et de l'autre côté : peur d'être payer des clopes, d'être utilisé puis jeté après usage, peur d'être de la chair à patron, un grand enjeu : l'avenir, the future. J'avais connu d'autres manifestations, mais pas de si proches, j'avais déjà vu des leaders mais jamais en vrai, et ces derniers arrivaient à déplacer des milliers de personnes dans les rues, unis sous les mêmes bannières, scandant des hymnes d'une même voix, puissante, qui pouvaient faire ployer les plus hautes instances de l'état. Quel pouvoir ! Il fallait à tout prix que je m'en empare. L'énergie était évidemment du côté des anti-CPE, et flairant la victoire, j'embrassais leur cause.

Bien sûr, je n'avais aucune conviction dans ce que je défendais, ce n'était qu'un jeu, et un jeu d'enfant pour avoir mes premières responsabilités : il fallait se les attribuer, s'introduire aux leaders parachutés par les syndicats, proposer son aide. Évidemment, au début on vous donnera toujours les boulots de merde dont personne ne veut, mais c'est là que tout réside : qui voudrait être maître du monde ? Aussi étrange que cela puisse paraître, la majeure partie des gens penserait que c'est un boulot à problèmes, stressant et mal payé, et même si on leur proposait, ils refuseraient, par méfiance à l'encontre d'eux-mêmes.

Pour être dirigeant de la Terre, il faut avoir une confiance absolue en ses capacités, une intelligence hors norme et être persuadé d'agir justement – j'ai toute ces caractéristiques – ou bien il faut être un peu taré. Peu de personne peuvent prétendre être l'un des deux, sauf moi, il n'y a que moi qui puisse être président du monde, les tarés sont déjà présidents de quelque chose.

Ainsi en exécutant toutes les tâches rebutantes je grimpais dans la hiérarchie implicite du CPE, je parlais avec les responsables, je distribuais les tracts, j'organisais les AG et je pus enfin mettre mes talents d'orateurs en pratique. Je déclamais des discours inspirés, avec des touches de lyrisme et d'épique, exhortant les valeurs de la lutte et renforçant le sentiment de généraaation désenchantééée que nous étions. Dans les manifestations j'étais en tête de cortège avec le mégaphone et j'entonnais les chants repris par des milliers de bouches, "ET UN PAS EN AVANT... TROIS PAS EN ARRIÈRE. C'EST LA POLITIQUE... DU GOUVERNEMENT" et je pouvais sentir le sol vibrant sous l'impulsion de tous ces pieds qui obéissaient à mes injonctions. Je fus interviewé par les journalistes car j'avais la bonne gueule et le bon mot, ainsi ma face fut connu par l'ensemble de la France. En réalité, j'apparaissais souvent à la télé et dans les journaux car personne d'autre ne voulait le faire, la majorité préférait s'occuper de l'organisation, se concentrer sur le cause elle-même, plutôt que de ressasser des arguments répétés des milliers de fois.

Ainsi le mouvement contre le CPE vécut et prit une ampleur qui n'avait pas eu de précédent depuis douze ans, le gouvernement capitula et la victoire était mienne. J'achevai ainsi une influence considérable dans le mouvement étudiant. Ma figure était connue et respectée par des centaines d'étudiants. Mon absence d'affiliation politique avait été un désavantage au début de mon ascension populaire car je connaissais peu de personnes dans le milieu. Pour que mon influence ne cesse de croître, je pris ma carte au parti socialiste, par pure stratégie, non pas que la politique ne m'intéressait pas, c'était juste difficile pour moi de prendre tout ça au sérieux, vu que j'étais déjà meilleur que tous ces guignols. J'adhérai également à tout un tas d'associations locales afin d'orner mon CV et d'être vu comme quelqu'un d'investi dans toutes les causes. Je voulais ressembler à une figure érudite, réfléchie et profondément altruiste, comme l'était de nombreuses personnes dans ces associations, prêtes à sacrifier leur vie pour combattre les inégalités. Des êtres des Lumières dont le seul désir serait de contribuer modestement à l'avancée de l'humanité par leurs seules actions.

Croyez-moi, de tels gens existent. Je n'en faisais pas parti. Je bossais uniquement pour mon gros Moi, j'étais simplement plus intelligent que l'égoïste de base qui croit que son importance est garantie par son indépendance. Nicolas Sarkozy fut élu en 2007, cela ne faisait rien, mon temps viendrait, j'étais patient. Je continuai Sciences Po puis entrai à l'ENA. Beaucoup de glandage, de fêtes, de prises de substances eurent lieu, mais aussi des réunions, des débats, des meetings et des assemblées générales pour organiser les mouvements sociaux qui florissaient à chaque proposition de loi du gouvernement. Des milliers de serrages de pognes, autant de pelotages de fesses, parfois les deux en même temps. Mes partenaires sexuels avaient changé depuis le début de mes études, c'étaient de brillantes énarques, pour la plupart, pouvant disserter durant deux heures sur la façon de répartir un budget ministériel lors d'un dîner aux chandelles, avant de crier "OH j'ai jamais été baisé si fort ! OH encore ! Éjacule-moi dans la bouche, avec toi j'ai l'impression d'être dans un film porno, c'est le moment !" en plein acte la nuit tombée.

Une vie remplie à ras-bord sans une seconde de répit et une inéluctable ascension vers les hautes sphères du PS. De plus en plus de responsabilités politiques dans les villes, départements et régions. Grâce à mon excellentissime travail, je fus baladé de staff en staff, toujours plus haut, où j'impressionnais toujours plus de monde. On disait de moi que j'étais l'étoile montante de la politique, on rigolait sur le fait que je serais peut-être président plus tard, pour moi c'était on ne peut plus sérieux.


1

Aujourd'hui nous étions le 15 mars 2012 et Ségolène Royal avait été choisie une fois de plus pour représenter le parti socialiste, et il se trouvait que j'étais assez haut placé dans son staff. J'avais 26 ans, mais ce nombre représentait peu la nature transcendantale de mon être. Ainsi la route de la présidentielle se ferait avec moi, ce serait une étape de reconnaissance miniaturisée de mon futur sacrement en tant que monarque ultime.

Il était 11h47 et Ségolène Royal m'avait invité à déjeuner dans le plus grand secret. J'enfilai donc mon costume Armani et je descendis de mon immeuble du XVIe où une Renault Velsatis grise fournie avec un chauffeur et des gorilles m'attendait au bas de la rue. Je m'engouffrai dans la voiture et lançai un "bonjour Henri", celui-ci me répondit quelque chose, sans doute que ce n'était pas son nom mais j'en avais rien à foutre, tous les chauffeurs s'appellent Henri. Nous arrivâmes non loin du Café de Flore et je pouvais déjà voir un amas de journalistes piétinant à l'extérieur. Pour le rendez-vous secret, c'était loupé. Lorsque je sortis de la voiture l'un d'eux cria "Hey, le voilà" et je vis cette armée de l'information traverser la rue en courant au mépris du danger et des voitures qui pilaient sur le bitume frais. Des perches me surplombaient de toute leur masse poilue, les appareils photos numériques jetaient des éclairs et on me tendait des micros comme de succulentes glaces Häagen-Dazs, des caméras étaient également présentes pour enregistrer ma postérité en 29,97 images par seconde. J'entendais un flot de questions indistinctes, qui devait sans doute demander la même chose : pourquoi Ségolène Royal vous a-t-elle invité à déjeuner ? Ce à quoi j'essayai de donner une réponse générique avec sourire bright : "Et bien chers camarades, je n'en sais pas plus que vous, laissez-moi une heure et je pourrais peut-être vous répondre".

J'entrai dans le café gardé par deux videurs. A l'intérieur je vis Ségolène, seule, à une table. Le reste du restaurant était désert. Elle me regardait d'un oeil attentif. Lorsque des journalistes essayèrent d'entrer, elle dit simplement "Georges" et fit un petit signe de la main. Alors un des gorilles empoigna un des journalistes récalcitrants et le foutu dehors. J'avançai vers la table où elle était assise toute vêtue de blanc. J'affichai un sourire avenant, elle me répondit par son sourire automatique, celui qu'elle peut soutenir aussi longtemps que son image est captée numériquement. Malgré mon investissement dans sa campagne, c'était la première fois que je la voyais en vrai, je lui envoyai mes analyses et mes conseils par mail et elle me répondait parfois, mais je n'avais pas eu de vrai contact avec elle. On s'imagine toujours que voir une personnalité en vrai est une expérience différente de celle de la voir sur un écran, c'est une sorte d'évènement sacré, on s'imagine qu'on va ressentir toute cette aura phosphorique qui lui a été conférée par son passage entre deux plaques de verre d'un écran plasma. Alors qu'en fait : rien, il n'y a aucune différence, c'est un être humain comme les autres, avec tout ce que cela implique.

– Asseyez-vous, je vous en prie, me dit-elle.
– Oh voyons, je comptais rester debout, lançai-je.

Sourire poli. J'avais oublié qu'elle n'aimait pas les blagues foireuses. Je m'assis et je vis du coin de l'oeil les journalistes agglutinés comme des mérous sur la vitre du café en train de prendre des notes. Peut-être essayaient-ils de lire sur nos lèvres.

– Si je vous ai invité ici c'est pour vous faire une déclaration très importante, commença-t-elle, suite à l'échec de la campagne de 2007 j'ai décidé de changer les choses, vous prenez un apéritif ?
– Non merci.
– J'ai décidé de me concentrer d'avantage sur les jeunes, ceux qui ont le plus de "désirs d'avenir" si j'ose dire, mais pour cela il faut renouveler notre image...

Je la sentais venir à des kilomètres, elle débitait son discours de répondeur pré-enregistré mais déjà je pouvais voir la forme des choses à venir : ô combien je représentais la jeunesse dynamique, celle qui réussit, et que mon charisme et mes qualités orales rapporteraient des voix si ma trogne était vue lors de la campagne, les émissions radios et télé que je ferais et les discours que je prononcerais, sans parler des débats où j'enfoncerais littéralement mes adversaires. Il était vital pour elle de me mettre au centre de sa campagne.

–... Et bien sûr en récompense vous aurez un poste, et pas n'importe lequel, tenez-vous bien : un poste de ministre, peut-être celui de la culture ou de l'intérieur...

Cela ne me faisait ni chaud ni froid. Je n'allais pas servir Ségolène Royal, je serai l'instrument de sa perte et celui de ma réussite. Lorsque ma popularité sera au zénith, surplombant celle de Ségolène Royal, je provoquerai la surprise en rompant tout lien avec la reine du Poitou et je lancerai ma propre candidature. L'audace de mon geste provoquerait des ralliements de toute part et cette popularité soudaine à l'orée du premier tour chamboulerait toutes les estimations et je serais porté haut la main au poste de président de la République dès le premier tour. Une position déjà bien avancée dans mon plan pour la domination du monde.

–... Alors, qu'en dites-vous ? Demanda-t-elle, enthousiaste.
– oh c'est un grand honneur, même si en toute modestie il me semble dure d'accepter, dis-je d'un ton affable.
– Enfin, c'est une récompense à la juste mesure de vos capacités

A peine, ma chère, à peine... Ces compliments euphémiques ne m'amusait plus. Je décidai de jeter un oeil sur le menu. Elle interrompit mon geste en posant sa main sur la mienne.

– J'ai déjà commandé : deux poulpes à anneaux bleus, vivants, dans leur eau de mer d'origine.

Je vis deux serveurs s'approchaient avec deux bocaux cylindriques munis de socles qu'ils déposèrent devant nous, ils nous fournirent également des assiettes assez larges avec des pics et des pinces. La pieuvre de couleur claire tachetée de marron bougeait à peine et m'affichait un regard blasé d'une intensité rarement atteinte. Celle de ma partenaire de table était plus entreprenante et s'agrippait à l'extérieur du bocal. Voyant que la mienne n'offrait aucune distraction, je plongeai ma pince dans le bocal, ce à quoi elle réagit violemment, sa couleur vira plus clair et des anneaux bleus azurs presque fluorescents apparurent autour des tâches marrons. Elle enroulait et déroulait frénétiquement ses tentacules et cherchait à agripper ma main, mais je me montrai plus agile qu'elle et j'empoignai avec ma pince un des ses membres isolés. Elle se débattit aussi ardemment qu'une pieuvre pût le faire mais je réussi à la sortir de l'eau et la déposa dans mon assiette avec un bruit humide. Je saisis mon pic et lui planta profondément dans son oeil blasé. Son encre se déversa grossièrement dans l'assiette et sa vie tourna court après quelques spasmes.

Mais alors que je m'apprêtais à planter ma fourchette dans sa carcasse gluante, je vis que Ségolène Royal avait eu moins de chance avec son spécimen : à en juger par la quantité d'eau répandue sur la table, la bête était sortie toute seule de son bocal et avait rampé dans son assiette. Elle était parvenu à grimper sur le tailleur de la candidate par un concours de circonstances qui m'échappait. Les cheveux de cette dernière, d'après leur texture humide et emmêlée, avaient du servir à l'ascension de la pieuvre vers le visage de la socialiste, elle s'y était alors solidement arrimée en introduisant deux tentacules dans les narines de la candidate. Ségolène Royal était aussi raide que d'habitude, mis à part quelques petits sursauts par-ci par là. Je regardais la scène interloqué lorsque la pieuvre vomit son encre dans la bouche de la candidate, faisant tomber quelques gouttes qui jurèrent sur son tailleur blanc. Ségolène Royal commença à se contracter sur sa chaise et à suffoquer.

Pendant deux ou trois secondes j'entrevoyais mes possibilités : "Et si je la laissais crever, là ? Plus besoin de faire campagne à part. L'élan de sympathie venant du deuil et le fait que j'avais été là pendant ses derniers instants me donneraient des ailes. Je pourrai gagner les présidentielles en surfant sur l'émotion. Mais d'un autre côté, tous ces journalistes s'affolant derrière les vitres qui remarquent mon inactivité, ce serait mauvais pour ma réputation." Je devais donc me sacrifier et faire preuve de patience. Je retirai donc précautionneusement les tentacules des narines de Ségolène et je tuai la pieuvre d'un coup de pic. Derrière moi, on cassait la vitrine du café. Je mis le corps de la candidate en position de sécurité sur le sol et j'appelai une ambulance en pensant à ce qu'on raconterait sur moi dans les journaux du lendemain. J'appelai également mon Q. G. Occulte perso au P. S. Pour les mettre au courant. Autour de moi, les journalistes regardaient la scène avec extase.


2

Elle était morte, m'avait dit un ambulancier, bouleversé par son impuissance face au corps inerte de Ségolène Royal.

L'après-midi, j'allumai la télé pour voir qu'elle était la version des journalistes de cet événement que j'avais vécu en temps réel. Mais aucune chaîne n'avait interrompu ses programmes habituels pour annoncer la nouvelle. Avec la horde de journalistes présente lors de la scène, il était impossible que l'information n'ai pas été relayée. Troublé, j'attendis les journaux de 20h, et là encore il n'y avait aucune mention de la mort de Ségolène Royal. En revanche il y avait une brève qui relatait ma rencontre avec elle, disant que "des promesses avaient été faites lors de ce repas confidentiel". Et je vis des images irréelles : moi et Ségolène qui sortions du restaurant, souriants, assaillis par les journalistes, nous dirigeant vers la Renault Velsatis. Une scène qui n'avait pas eu lieu, que je n'avais pas vécu, mais les images ne pouvaient pas se tromper, si ?

J'appelais le parti en quête d'explications, mais les personnes qui me répondirent étaient bien plus affolées que moi. Ils pensaient que Ségolène était devenue tellement transparente que sa mort n'était même pas considérée comme une information valable. Dans les jours qui suivirent, c'était toujours le calme plat dans la presse, en revanche, les partis politiques étaient en ébullition. Je commençai moi-même à me sentir mal, j'avais parlé à des gens n'appartenant à aucun parti politique, et ils n'avaient pas la moindre idée de qui était Ségolène Royal.

Deux semaines plus tard, Marine Le Pen glissa sur une limace et s'explosa la tête sur le rebord d'un trottoir. Il y eut quelques coup de fils entre partis, mais les médias semblaient coupés de l'actualité. On la vit réapparaître le lendemain à la télévision parlant d'immigration avec la moitié du crâne éclaté, la cervelle saillante, brillant sous les projecteurs.

Une semaine plus tard, le président Nicolas Sarkozy disparu et le premier ministre, François Fillon, mourut d'étouffement après avoir bouffé des moules. Abasourdi, le gouvernement démissionna. Tout cela arrivait si vite. Et ce n'était pas tout : nous recevions des coups de fils du monde entier, des politiques occupant les plus hautes fonctions, ainsi que ceux qui cherchaient à les occuper, mouraient tous dans des accidents similaires où des mollusques étaient impliqués. Il n'y avait aucune réaction parmi les populations, et l'actualité ne bougeait pas d'un poil. La semaine suivante fut un véritable carnage, de nombreux politiques périrent à cause d'invertébrés dont l'appellation n'avait jamais été entendue auparavant. Pourtant, le lendemain, on pouvait toujours les voir déambuler sur les écrans, le corps en décomposition, toujours en train de faire de nouvelles déclarations, piques et petites phrases qui nourrissaient le pachyderme de la campagne électorale. En France, les treize candidats à l'élection présidentielle furent tous retrouvés morts d'une façon ou d'une autre, gisant à côté de traces de mucus. Le pouvoir était décapité dans tous les pays mais tout le monde s'en foutait, hormis les politiques restant. Mais ces derniers n'essayaient même pas de prendre la succession de leurs leaders, avant tout parce qu'ils avaient peur, mais aussi parce qu'ils sentaient que cela ne servirait à rien. Dans les partis politique, on fuyait la nourriture maritime comme la peste et on développait une certaine méfiance à l'encontre des escargots

Si il n'y avait pas cette sorte d'ignorance nationale, j'aurais eu une chance de cocu. Avec tous ces dirigeants morts, j'aurais pu accéder en un rien de temps à la fonction suprême de Maître du Monde, sans même passer par la case président de la République. Mais dans des circonstances pareilles, il n'y avait aucune chance pour se faire reconnaître. Moi et mes collègues essayions d'expliquer ce qui se passait réellement à la presse, et celle-ci se montrait très compréhensive, mais le lendemain nos déclarations étaient complètement détournées et transformées en une bouillie absurde, comme si nos phrases étaient passées dans un appareil qui en essoraient leur sens pour n'en garder les mots.

Au PS, personne n'avait la moindre idée de ce qui se passait, et tous avaient peur. Tous, sauf moi, et mon optimisme se communiquait à mon staff privé. J'avoue qu'il y avait des raisons d'avoir peur, mais voilà : je n'avais pas peur. Je sentais que ces évènements, que seul une pizza vivante aux champignons hallucinogènes aurait pu imaginer, allaient se révéler au final comme une opportunité pour moi. Comme chaque instant de ma vie l'avait été.

Les médias en général vivaient toujours dans le spectre de l'élection présidentielle. Les journaux continuaient d'analyser les programmes des candidats et publiaient des sondages qui donnaient invariablement : candidat #1 : 0%, candidat #2 : 0%... Sans opinion : 100%. A la radio, on pouvait entendre la voix d'un candidat raide mort qui promettait la création d'un service public Père Noël. Les JT télévisés faisait de longs sujets de remplissage sur la campagne avec des micro-trottoirs où les badauds restaient perplexes face aux noms qu'on leur balançait dans la gueule. Les présentatrices lisaient leur prompteur d'un ton lisse, ne détectant aucune anomalie dans les sujets qu'elles lançaient. On voyait débarquer dans les grandes émission-débats des candidats qui se faisaient ronger les orbites des yeux par des vers, alors qu'on les avait mis en terre quelques jours auparavant.
Les médias étaient devenus un monde parallèle où les morts reprenaient vie, ou des évènements n'étaient plus pris en compte car leur nature menaçait la survie du microcosme de l'information. Les médias devaient fabriquer d'autres évènements afin d'empêcher leur disparition. Ils devaient maintenir en vie les acteurs de leur raison d'être, ceux qui les avaient nourris d'information : le pouvoir et ceux qui le briguaient. Quelque chose avait révélé au grand jour l'absence de réalité dans les médias et ces derniers s'efforçaient de se préserver, bien qu'il était évident maintenant qu'ils ne représentaient plus rien. Enfin, tout cela n'était que de la théorie.
Finalement, après des semaines de non sens absolu, je me résolus simplement à accepter ce qui arrivait au monde. La réalité était une ligne droite dont on ne pouvait dériver, et maintenant que cette ligne se courbait et s'entortillait, par réflexe on voulait toujours aller tout droit, dans le mur. Alors, je décidai d'oublier le sens pour un moment et me laissai dériver sur cette nouvelle voie que le monde avait prise, curieux de voir ce qu'elle allait me réserver.


3

22 avril, dans mon appartement de 600 mètres carrés. Je me réveillai à 21h dans mon lit King Size, j'avais dormi toute la journée à cause de mon désoeuvrement. Je pensai à tout ce qui s'était passé depuis les dernières semaines, cela ressemblait à un vaste rêve à gros budget. A ma grande surprise, il y avait à côté de moi une jolie créature blonde aux cuisses fuselées comme l'Air Force One qui se prélassait nue dans les draps en soie. Je ne savais pas comment elle avait atterri là, il y a huit heures lorsque je m'étais couché, mon lit était vide. Peut-être que ma force de séduction avait atteint un le stade où les filles se matérialisaient directement dans mon lit sans le moindre effort de ma part.

J'allumais la télé. C'était la grande soirée du premier tour de l'élection présidentielle. Sur le plateau, de nombreux politiques, réduits en phase de zombification avancée, étaient présents. Les débats étaient vifs, un peu trop vifs, car il arrivait que les participants perdent leur mâchoire ou que des lambeaux de chair se détachent de leurs os mis à nu. Derrière moi, la beauté blonde m'enlaça, la pointe de ses seins frottait mon dos.

– Hmmm, pourquoi tu regardes ces conneries" me dit-elle d'un ton langoureux
– Parce que c'est vachement important de se tenir au courant. "L'ignorance est mère de tous les maux", disait François Rabelais. C'est en nous nourrissant de l'actualité que l'on peut comprendre la marche du monde et ses rouages et avoir ainsi le recul nécessaire pour élaborer nos opinions, autrement on se fierait à nos instincts, c'est à dire des préjugés pourris qu'on a hérité de deux millénaires d'oppression morale judéo-chrétienne. C'est les beaufs qui se fient à leur instinct. L'information est cruciale car elle nous fournit une accroche à la réalité, sans elle nous dériverions vers la déliquescence mentale, car notre représentation du monde serait formé à partir de notre entourage immédiat, c'est à dire quelques dizaines de personnes à tout casser et quelques kilomètres de territoire. Tout ça fonctionne en cercle fermé et ne permet aucune émancipation de la pensée.

En réponse elle éclata d'un rire que j'aurais pu trouver blessant si je n'étais pas moi.

– J'aurais jamais pensé que quelqu'un pouvait prendre ça au sérieux. Enfin, il faut vraiment être un ermite pour y croire ! Je sais qu'ils mentionnent nulle part que c'est une fiction mais t'as jamais remarqué qu'ils ne changent jamais d'acteurs ou de décors ? Ils n'ont aucun moyen, c'est toujours tourné dans la rue ou dans des salles, et puis cette direction d'acteurs c'est vraiment n'importe quoi, ils essayent de les faire passer pour des gens qui existent vraiment ou qui ont existé, sauf que c'est pas du tout, mais alors pas du tout crédible. Bon ok je te l'accorde : pour ce qui est des figurants, ils sont forts. Mais je te parle même pas des scénaristes : incapables de changer de sujet ! Surtout en ce moment, "la campagne présidentielle" ; "la campagne présidentielle" ; "la campagne présidentielle". Franchement, je te croyais plus intelligent. Enfin, c'est pas grave vu que tu baises comme un dieu.

Surpris par cette déclaration, je m'interrogeai. Apparemment, elle faisait parti du peuple dépolitisé, peut-être pourrait-elle m'apporter quelques réponses à mes questions.

– Mais, ces gens sont morts...
– C'est possible, mais c'est pas ça qui va les supprimer de l'écran, non ? Leur image est enregistrée, copiée, diffusée... Rémanente, en quelque sorte, s'efforçait-elle d'expliquer. Je ne sais pas. De toute façon, la télé est tombée en désuétude dans notre société et c'est tant mieux, comment peut-on supporter un objet où on ne choisit pas ce qu'on regarde ?
– Et la politique, les hommes et les femmes politiques, que font-ils ? Où sont-ils ?
– Mais, je t'ai expliqué enfin, t'as vraiment du mal, dit-elle, excédée. Oh oh ! C'est des séries réactionnaires, au cas on t'aurais pas compris. Elles prônent le retour à la démocratie, ce système profondément inégalitaire où la majorité tyrannise les minorités.
– Mais, je suis un membre de ce système, un élu, une étoile montante de la politique. Il se peut même que je devienne Président de la République un jour.
– Arrête, t'es lamentable, non vivons en autonomie maintenant, nous ne travaillons plus pour acquérir des biens, mais pour rendre l'humanité meilleure. Nous réussissons là où tous les autres systèmes ont échoué, nous n'avons plus besoin de dirigeants car l'humanité est devenue "raisonnable", même si ça ne veut rien dire... Elle marqua une pause, fixant le vide. Dis, tu préfères pas baiser plutôt que de parler de ça ?

"Et maintenant, mesdames et messieurs, voici les résultats du premier tour de l'élection présidentielle de 2012" annonça un présentateur plein d'emphase pour un moment qu'il avait attendu depuis des mois et que nous aussi, étions censé avoir attendu toute notre vie.

Mais aucun résultat ne s'afficha, au lieu de ça, l'image se mit à sauter sans raison alors qu'il n'y avait aucun orage à l'horizon. Progressivement, l'écran fut envahie par des parasites et l'image disparu dans un déluge de neige grésillante.

Je vit alors apparaître sur l'écran une image numérique de mauvaise qualité, floue, pleine de grain avec une prise de vue qui bougeait dans tous les sens. Lorsque celui qui tenait la caméra parvint à faire le point, je découvris sur l'écran une pieuvre géante qui gigotait mollement sur un promontoire. Elle était flanquée de deux autres pieuvres de plus petites tailles collées contre le mur. La grosse pieuvre était d'un noir luisant et possédait des yeux bleus en surimpression, ses lieutenants étaient grises avec des yeux verts phosphorescents. Cela me rappelait des choses que j'avais lu à la bibliothèque de Cambridge, dans un livre vieux et puant, écrit par un arabe plutôt jeté. De toute évidence, elles étaient dans une pièce fermée et éclairée à la lumière noire où étaient accrochées des banderoles portant des inscriptions très chargées sans équivalent sur Terre. Le cameraman, quelque soit son espèce, semblait peu habitué à son outil, il n'arrêtait pas de zoomer et dézoomer sur la masse gluante et ne gardait jamais l'image fixe. Cela me faisait penser aux films de vacances que les familles moyennes tournent pour les montrer à des amis qui s'en foutent. Sur le côté j'aperçus une des pieuvres de faction en train de "gerber" un liquide grumeleux plutôt beige. La grosse pieuvre se convulsa et la lumière vacilla, comme en plein tonnerre, ce qui eut pour effet de stabiliser l'image.

Puis, j'eus l'impression que les pieuvres se statufièrent sur place. Toutes immobiles, leurs yeux lumineux pointés vers nous, happant notre regard, mobilisant toute notre attention. Dans ma tête résonna une succession de bruits de succions très désagréable, ce devait être un message télépathique qui nous était destiné. Seulement, son émetteur, supposant qu'il ne pouvait être compris par tout le monde, avait mis des sous-titres.

"I, Octoplus, being the seventh emperor of the mighty Mollusk Dominion, I have returned to Earth from the depths of cosmic infinity. Our previous coming was five hundred million BUY years ago, when we planted the seeds of our children promised to a great future. Unfortunatly, the vertebrate species, and one particularly known as "hoo-man" stole the place that belonged to us and put themselves as the glorious rulers off this world. Our kind was confined to the sea and the country where numerous citizens of our phylum were OUR eaten and crushed by the careless feet of men. During hundreds of thousand of years of oppression against our children, we, filled by wrath and hatred, relentlessly thought about our upcoming vengeance. And lo ! We have come to release it upon thee. STUFF Thou shalt suffer from us as much as we have suffered from thee, for the Mollusk Dominion come back at last ! " (1)

Le poulpe à droite de l'image sorti du cadre en se traînant avec lenteur, s'aidant des ventouses de ses tentacules, après un certain temps il revint dans le champ, transportant quelque chose sur son encéphale. Bien que l'environnement aurait pu me faire douter, d'après la forme de l'objet il n'y avait aucun doute : c'était un biniou.

La pieuvre grise s'en saisit de ses huit tentacules et enficha le tube d'insufflation dans son siphon. Ses bras s'enroulèrent autour du sac et des bourdons, deux d'entre se fixèrent sur le hautbois. La pieuvre se gonfla et se mit à jouer en tortillant ses bras sur le hautbois. La sonorité était forte et caractéristique de la cornemuse, mais la musique était encore plus expérimentale que la pire des chansons du pire groupe de rock progressif sous LSD coupé à l'anthrax. Des sons spiralés s'envolant vers les aigus avec des ruptures brutales et de longs arpèges languissants. Cette musique, mise à part son étrangeté, avait certaines propriétés hypnotiques. Par dessus se superposèrent les chuintements télépathiques de la pieuvre en chef.

" Now I summoned my children : the time thou were waiting for has finally come. May thou rise from the sea DON'T and put thy tentacles on the wretched ground. The gasteropods shalt converge towards the main cities. Cephalopods may forget the tranquility of water, thou hast now the possibility to breath the air, as for bivalves... Well, er... Try to stick on your brothers. Prepare to fight, we're coming with thée from the EVER magnificent sky. Nobody shalt miss the reclaiming of our deserved power. Arise, arise, Mollusks of Octoplus ! Fell deeds awake : blood and vomit ! Stomachs shalt be opened, brains be splattered, an ink-day, a pink day, ere the cloud comes ! Shift now, shift now ! Shift to doom, and the Men's ending !! Death REACT to the motherfuckers ! Forth the Dominion ! " (2)

Et le son émis par les enceintes de la télévision s'affranchit de ses limites matérielles pour résonner d'un écho lointain et majestueux à travers le ciel, telle la bande son d'un film où seraient castés tous l'entière planète. Je me précipitai sur mon balcon et j'aperçus, lents et grondant, d'immenses nuages roses s'épaississant dans le ciel comme de l'encre qui se répandait dans l'eau. Ils étaient des milliers, dans toutes les directions, ils déchaînaient les éclairs, les roulements de tonnerre et la pluie lourde par leur lente descente vers la Terre. Ils s'étalèrent de tout leur long lorsqu'ils atteignirent la plus basse couche de l'atmosphère. Peu à peu, sous les grondements sourd des nuages qui se mêlaient entre eux, l'immensité bleue du ciel s'effaça, et la lumière du Soleil disparu. Et les nuages se mirent à luire d'un éclat purpurin, et de nombreux faisceaux de cette lumière nouvelle s'écartaient du spectre visible des couleurs et rendaient phosphorescente toute ce qui était blanc en ce monde, comme si le Soleil s'était éteint et avait été remplacé par une gigantesque lampe à ultraviolet. A perte de vue, des centaines et des milliers de vaisseaux organiques transpercèrent cette haute couche de nuage, telles des flèches luisantes plantées dans un amas violet, ralentissant leur course jusqu'à l'immobilisation complète, gardant une large partie de leur corps immergée dans les nuages.

Quel spectacle, quel chamboulement, j'étais soufflé par cette mise en scène incroyable qui sentait bon les milliers d'années de préparation. Même les dernières images de synthèses de Weta Workshop et d'Industrial Light & Magic réunis ne parvenaient pas à un tel degrés de réalisme, malgré le fait que les progrès de la 3D avait depuis longtemps dépassé ceux du réel en la matière. Pour la première fois de ma vie je fus impressionné, je n'imaginais pas quel effet cela avait eu sur le restes des habitants de la Terre.

Brenda – appelons-la Brenda – fixait l'écran de la télévision avec une terreur innommable, le poing coincé entre les dents. Elle haletait de peur et des larmes coulaient sur ses joues. Je saisis la télécommande et lui mis une rediffusion de Vivement Dimanche pour lui changer les idées.

"Je vous ai concocté un plat dont vous me direz des nouvelles" lançait Jean Pierre Coffe à François Bayrou, mort il y a deux semaines en bouffant des escargots à la sauce béarnaise (que l'on pouvait toujours distinguer en travers de sa gorge). Mais lorsque Jean Pierre Coffe souleva la cloche du plat, une pieuvre bondit sur sa tête, les tentacules ouvertes comme un parapluie. Brenda poussa un cri strident et fit un bond en arrière. La foule, paniquée, fuyait la plateau dans un boucan monstre pendant que Jean Pierre Coffe s'effondrait sur le sol. Le pieuvre Cofficide rampa en direction de la caméra qui filmait et elle disparu du champ quelques secondes pendant lesquelles la caméra bougea par intermittence. Une tentacule s'abattit en travers de l'image, ses ventouses avait englué la vitre de la caméra et semblaient exercer une pression. L'écran de ma télé vola soudainement en éclat sans que l'image n'en souffre. La pieuvre, responsable de ce fracas, se transforma en une bouillie de plasma et de pixels qui se déversa dans mon salon comme une excroissance télévisuelle opérant une transition vers la réalité tangible.

"Ça y est, pensai- je, elles ont réussi, elles ont pris le contrôle. Vivement Dimanche est une émission enregistrée, rediffusée, et pourtant elles arrivent à s'insérer dans cette pseudo-réalité ancrée dans la trame général du temps. De plus, elles ne reconnaissent plus les limites inaliénables entre différentes réalités. Leur domination sera bientôt totale. Elles ont entamé leur plan de domination du monde alors que cette tâche m'était destinée. Le moment d'agir est enfin venu."

J'empoignai Brenda, plongée dans une horreur stupéfaite face à la pieuvre qui prenait forme dans mon salon, et je me dépêchai de sortir. Je couru vers ma voiture, portant ma blonde comme un sac à patate, et j'ouvris la portière pour la jeter sur la banquette arrière. Sous l'air entêtant des binious, je mis le contact et je conduisis comme si j'étais possédé par Mad Max. Au dessus de moi, les milliers de vaisseaux en stationnement dans l'atmosphère ouvrirent leurs soutes et provoquèrent une averse de pieuvre fluorescentes. Ils ne se souciaient pas des pertes car beaucoup d'entre elles se splatchaient au sol et servaient de matelas aux suivantes. Ma voiture était robuste et je me frayai un chemin à travers la masse gluante, écrasant de nombreuses pieuvres au passage, laissant une bouillie informe derrière mes pneus. La visibilité était limite à cause des litres de sang de mollusque qui avaient giclés sur mon pare-brise, mais je tenais bon. De temps à autre, j'évitais de justesse des passants hystériques aux sinus encombrés par des tentacules. Je me mis à conduire d'une main, de l'autre je sortis mon portable et ouvris une liaison avec mon staff privé. Je leur signalais mon arrivée imminente.

Un sentiment mêlé de terreur, d'incompréhension et de désolation envahissait chaque rue que nous traversions. J'apercevais des nombreuses personnes se battant désespérément contre des pieuvres tandis que d'autres se recroquevillaient sous des abris de fortune et succombait au chagrin que conféraient ces scènes de fin du monde. Partout on sentait que quelque chose qui dépassait l'entendement était en train de se produire, un événement qui piétinait la réalité telle que nous la connaissions et bouleversait toutes les certitudes établies.

Je rentrai dans le parking secret du P. S. Construit à mon initiative, la voiture ruisselait d'encre et de carcasses de pieuvres en phase de mimétisation de la carrosserie rouge. J'extirpai Brenda de la voiture. Elle n'arrêtait pas de crier que c'était la fin du monde avec une détresse caractéristique dans la voix. Je rejoignis mon staff privé qui opérait de façon occulte dans un bunker au sous-sol du 10 rue de Solférino. Lorsque j'entrai dans la pièce saturée par la technologie, mon directeur de campagne officieux se jeta sur moi et me dit :

– C'est horrible, il n'y a pas eu d'élections !


4

Je restai ainsi cloîtré dans mon bunker, préservé de toute lumière noire néfaste, réfléchissant à une manière de sauver la Terre. Au bout de quelques jours, la pluie de mollusques cessa, et les mélodies de cornemuses poulpesques se turent. Je me risquai à mettre le nez dehors. A ma grande surprise, les pieuvres ne persécutaient plus les êtres humaines. Elles avaient tué pour assurer leur emprise, mais l'extermination ne devait pas être leur objectif. Quelque chose d'autre était à l'oeuvre, je pouvais le remarquer lors de mes déambulations, d'importants changements étaient en cours. Ce n'est qu'en déchaînant la puissance de mon esprit que je parvenais à faire des connections entre les événements. Un plan émergeait du chaos causé par les pieuvres.

– Comment tu peux rester aussi calme et faire tes analyses tranquillement alors que le monde est en train de mourir dehors ? M'avait lancé un jour Brenda.

La lumière noire du ciel menaçant modifiait le paysage, la nature mourrait ou subissait d'incroyable mutations aux alentours, cela accentuait la sensation de grotesque dans lequel le monde était parti. Mais les gens avaient repris leurs activités, comme si de rien était, et partout autour de moi les pieuvres s'affairaient à nettoyer les rues et à coller des affiches de publicité semblables aux nôtres, sauf que les figures humaines étaient remplacées par des pieuvres fluos et les textes étaient écrit dans le même langage que celui du message vidéo. Les magazines envahissaient à nouveau les kiosques, mais avec des mollusques en couverture. Lorsqu'on allumait la radio on pouvait entendre télépathiquement les borborygmes des pieuvres. La télé étaient revenue, avec les mêmes émissions, les mêmes JT, les mêmes séries, sauf que les êtres humains n'occupaient plus les ondes, à la place des poulpes jouaient de la cornemuse et se gerbaient de l'encre sur la gueule à longueur de journée. Partout la production avait repris, mais les produits qui envahissaient les rayons ne ressemblaient à rien et étaient tous à l'effigie des pieuvres. C'était comme on incitait les gens à s'intéresser à des objets qui n'avaient aucune utilité pour eux, et cela marchait, les supermarchés ne désemplissaient pas. On s'extasiait sur toute cette "nouveauté", sur ces objets qui créaient des besoins nouveaux, de nouveaux codes. Dans un premier temps, on communiquait par ces objets, puis leur prolifération bloqua cette communication.

On avait éradiqué toute présence humaine des médias et des objets, mais les gens continuaient à lire, à écouter, à regarder et à consommer avec un intérêt renouvelé, sauf que si on scrutait leur regard, on pouvait voir qu'ils n'étaient plus vraiment là.

Ils n'avaient plus toute leur tête, mais moi j'allais bien, je triomphais toujours des pires situations. Contrairement aux autres, j'étais toujours là, dans toute histoire il y a un héros, j'étais ce héros. Les évènements récents semblaient dépasser toute dimensions connue, mais pas la mienne. Plus que jamais, je savais ce qui ce passait, je comprenais les magouilles de nos envahisseurs. Car elles avaient mis au point un plan machiavélique, si différent, en phase avec toute leur étrangeté, presque infaillible tant il était global, totalitaire d'un genre nouveau. En fait, le mot pour le désigner n'avait pas été encore inventé.

Mais les pieuvres avaient tout prévu sauf une chose : la subsistance d'un opposant. J'étais la couille dans leur système, il m'avait négligé, moi. Grave erreur, car j'étais en train d'écrire le premier manifeste dirigé contre une idéologie non-humaine. Mon staff, composé de sociologues ostracisés, de pros de la communication reconverti, d'hackers de haute volée, de toute sorte d'analystes, d'idéologues et même d'un pilote de navette spatiale, marchait à la cocaïne pour éviter de sombrer dans la dépression. Il avait réussi à pirater les lignes de communications désertées par les pieuvres, c'est à dire, principalement, la communication spatiale. La diffusion de mon message sur les ondes de la Terre ne serait peut-être pas totale, mais ce n'était pas le plus important. Je comptais avant tout sur une diffusion à plus grande échelle, et cette échelle se comptait en année-lumière. Nous avions investis un maximum de centres radios, des gigantesques paraboles aux quatre coins de la planète que nous avions reliées et dirigées vers l'espace. Mieux, le centre SETI était désormais sous notre contrôle, et les millions d'ordinateurs reliés entre eux pour détecter un signal extraterrestre seraient utilisés pour envoyer mon message aussi loin que possible dans le cosmos. Nous avions développé le système d'émission d'ondes numériques le plus puissant au monde, tirant parti des dernières technologies. Mon but était de saturer au maximum tous les moyens de diffusion terrestre afin d'attirer l'attention de la population et si possible d'une puissance extérieure bienveillante capable de nous venir en aide au cas où la population ne se réveillerait pas.

Et en ce 18 juin 2012 à 22h, je lançais mon appel.

Je pris place à mon bureau. Devant moi une caméra captait mon image, l'angle avait été étudié pour donner un impact psychologique maximum. On avait appliqué un filtre aux micros pour que ma voix sonne plus grave et apporte ainsi un sentiment de sécurité et d'assurance aux auditeurs.
Manifeste pour le réel
Depuis des mois déjà, le monde s'est détourné de sa course. La Terre a été envahi par une force extérieure qui a perturbée son fonctionnement. Les tactiques télépathiques que l'ennemi a mises en oeuvre avant l'invasion ont détourné l'humanité de son chemin et ont laissées la voix libre aux pieuvres pour asseoir leur système global et, à terme, supprimer l'espèce humaine.

Ces pieuvres ne sont pas, comme on pourrait le croire, des extraterrestres, elles ne proviennent pas d'une planète voisine, ni d'un coin reculé de notre galaxie, ni même d'une autre galaxie, ni même d'un endroit quelconque de notre univers. Elles ne sont tout simplement pas réelles. Elles viennent d'une réalité différente de la notre. Pour vous représentez cette idée, pensez à un personnage de fiction, qui évolue dans un monde de fiction, et qui soudainement apparaîtrait à vos côtés, en gardant toutes ses caractéristiques de personnage de fiction. Cela semble impossible, mais elles l'ont fait. Elles ont fait une incursion dans notre réalité et en ont modifié les règles fondamentales.

Et ce n'est pas la première fois, car je vous rappelle que leurs enfants, les mollusques, occupaient nos fosses maritimes et nos campagnes depuis bien longtemps, c'est la durée de leur présence sur Terre qui leur a permis de s'adapter à notre réalité et de nous faire croire qu'ils faisaient parti de ce monde. Ce sont eux qui ont supprimé tout pouvoir politique afin d'empêcher une réaction d'ordre planétaire à leur encontre, une prise de conscience générale à propos de leur non-réalité aurait menacé leur pseudo-existence. Par cette action, ils ont également affaibli les médias qui ne pouvaient survivre sans les politiques. Ceux-ci se sont concentrés sur leur survie au détriment de la vraie information, et ont commencé les premiers à détourner le réel de sa course en multipliant les signaux sur la campagne présidentielle, ils ont voulu rendre l'évènement encore plus important qu'il ne l'est déjà. En fabriquant des informations à partir du néant, ils ont hypertrophiés sont aspect crucial et en ont fait une simulation artificielle, presque virtuelle. Ce sont les plus coupables, car ce sont eux qui ont ouvert la brèche dans notre réalité qui a permis la venu des ancêtres irréels des mollusques.

De puissantes émissions télépathiques provenant de créatures inconnues vivant dans les profondeurs abyssales des océans ont changé la mentalité des gens. Ainsi, croyant vivre dans une utopie, la population ne s'inquiéta pas de la disparition des hommes politiques, son bonheur artificiel le rendait moins apte à remarquer les changements qui secouaient notre réalité.

Ainsi, les mollusques sont parvenus à faire glisser le réel à l'insu de tous et ont ouvert la voie à leurs ancêtres. Ces derniers auraient pu s'infiltrer sans anicroche par toutes les failles invisibles dans notre réalité sans que nous nous en apercevions, c'est à dire par l'intermédiaire d'écrans, de moniteurs et même d'images, mais au lieu de ça ils ont voulu faire de leur invasion un spectacle saisissant. Leur but était de marquer l'esprit collectif afin d'imposer leur existence et de ne laisser aucun doute sur leur degrés de réalité, de vérité. Et cette logique se poursuit encore aujourd'hui grâce à leurs nuages à rayon ultraviolet, leur mainmise sur les médias et la publicité. Ils brouillent nos sens avec une lumière qui n'est pas naturelle, et nous abreuvent d'images, de sons, de messages, nous saturent notre espace de signaux et d'information pour faire disparaître la réalité telle que nous la connaissons et, à terme, la remplacer par quelque chose qui n'aura plus rien de réel : l'hyperréalité, la simulation de quelque chose qui n'a jamais réellement existé, le faux authentique. Le réel englobe tout, si il venait à disparaître, nous disparaîtrions aussi.

Si nous voulons nous préserver, préserver notre monde, nous devons refuser le modèle imposé par l'envahisseur, résister aux images qui nous sont bombardées, gratter le vernis de chaque information émise, nous convaincre de la non-existence de ces créatures. Nous devons nous rapproprier le réel qui nous a échappé des mains. Ouvrez les yeux, déjouez les simulacres, les symboles, les signaux, renoncez au virtuel qu'on vous impose, faites que le réel soit l'unique règle.
CITOYENS DU MONDE, ÉVEILLEZ VOS SENS ET REPRENEZ LE CONTRÔLE !


5

Diffusé en boucle, mon manifeste avait du tomber dans les tentacules des pieuvres, ma vie sur Terre était menacée, je devais à tout prix quitter ma planète et me diriger vers la étoiles où se situait l'avenir hypothétique de l'humanité. Les pieuvres avaient capté l'origine du message et, décidées à faire taire cette effusion de réel, elles avaient pris d'assaut le siège du parti socialiste. Elles s'étaient agglutinées par milliers sur le bâtiment et grâce à la succion coordonnées de centaine de milliers de ventouses, la structure s'était bruyamment effondrée sous la pression. Les pieuvres s'étaient mises à chercher frénétiquement l'entrée du bunker sous les décombres et ce fut un calmar géant aux couleurs rasta-fluo qui arracha la porte blindée d'un seule coup, en utilisant seulement deux de ses tentacules. Mais mon staff, équipé de FAMAS, de grenades tactiques et de cocktail molotov (initialement prévus en cas de coup d'état), l'attendait au tournant, prêt à en découdre. "Fuyez ! Vous êtes le seul espoir qu'il reste pour l'humanité ! Moi et mes gars on va vous couvrir, I was born for this, TIENS PRENDS-ÇA DANS TA GUEULE PUTAIN DE MOLLUSQUE !" avait crié mon directeur de campagne avant d'arroser l'oeil du calmar de balles 5,56 mm. Cris, explosions et rafales résonnèrent dans mes oreilles et je me mis à courir, tirant Brenda par la main, du coin de l'oeil je vis plusieurs têtes des membres de mon staff éclater en une pluie de cervelle rose qui tapissa les murs et éclaboussa les jambes de Brenda, nues, coincées dans une mini jupe et des talons hauts.

J'empruntai un ancien égout que nous avions reconverti en passage secret qui menait à des escaliers secrets, qui eux-mêmes menaient à un parking, tout aussi secret, aménagé au deuxième étage d'un bâtiment désaffecté, où une Aston Martin DB9 VOLANTE m'attendait, prête à accélérer sur une rampe de lancement, à décoller dans les airs, à faire un vol plané de dix mètres et à retomber sur l'asphalte avec une parfaite tenue de route grâce à ses amortisseurs monotube et ses barres anti-roulis. Ce que je fis avec une aisance particulière alors que les restes du siège du parti socialiste disparaissaient dans une explosion dont le champignon de flamme se refléta sur le pare-brise.

– Ouah, d'où ça venait ça ? Fit Brenda au ralentit, la bouche grande ouverte, alors que j'apercevais en contrebas un semblant de rail sur lequel était monté une caméra Panavision.
– Rien de tout ça n'est réel, n'y fait pas attention, lui dis-je tandis que la voiture se réceptionnait durement sur le bitume et nous écrasait sur nos sièges.

Je fonçais à présent sur le périphérique en direction de Roissy-Charles de Gaulle, j'appelai mon pilote de jet privé et lui recommanda d'être prêt à décoller dès que nous poserions le pied dans l'appareil. La voiture avalait les bandes blanches lumineuses de l'autoroute sous un ciel de nuages d'un violet luisant et profond troublé par les imposantes masses fluorescentes des vaisseaux en apesanteur. Aux abords de Roissy, je ne pris même pas la peine de m'arrêter et je fonçai sur la clôture, arrachant le grillage au passage. Un morceau resta accroché au capot, traînant sur l'asphalte. Sur ma route pour rejoindre la piste privé, je croisai la trajectoire d'un Airbus A380 et frôlai ses trains d'atterrissages d'1,2 mètre de haut, ce qui donna une sacré frousse à Brenda. Lorsque j'aperçus mon jet, je fis une dernière pointe de vitesse et m'arrêtai au pied de l'avion en faisant un demi tour au frein à main qui faillit décrocher la mâchoire de Brenda.

Une fois dans l'avion, le pilote mit les gaz à fond et décolla. Des paysages où seul le blanc ressortait défilèrent sous nos pieds et de la mer nous ne vîmes que de vagues reflets mauves à sa surface. Après quelques heures dans les airs à essuyer pluies et tempêtes, nous atterrîmes en Floride, à Cap Canaveral, près du John F. Kennedy Space Center. Dans ce centre de la NASA, il y avait un prototype de navette révolutionnaire financé par mes soins que les ingénieurs américains avaient conçue et construite dans l'espoir qu'ils pourraient l'utiliser un jour. Mais aujourd'hui, c'était moi qui l'utiliserait. En compagnie de Brenda, je pénétrai dans la navette, où j'assurais la fonction de copilote avec mon pilote de jet, qui s'avérait être également le pilote de la navette. Cette dernière fonctionnait comme un avion, elle n'avait pas besoin de poussée verticale conséquente car elle décollait à l'horizontale, s'élevait gracieusement dans les airs puis traversait, sans difficulté, les différentes couches de l'atmosphère avant de quitter la pesanteur terrestre et de se retrouver, ainsi, flottant dans l'espace. Mais pour nous les choses seraient différentes, nous avions un nuage englobant toute la planète à traverser, et nous ignorions tout de son contenu.

J'entendis les moteurs rugir, et la carlingue se mit à vibrer intensément alors que nous nous élancions sur la piste. Brenda m'agrippait la main. Le décollage nous comprima sur nos sièges. Sous nos pieds, villes, terrains, grands espaces et lumières rétrécissaient. A mesure que nous nous rapprochions de l'imposante masse nuageuse pourpre, Brenda se sentait de plus en plus menacée.

Vous vous demandez peut-être à quoi sert Brenda dans cette histoire, à part à être un plan cul fort praticable ? Moi même, je ne savais trop si elle était réelle ou pas. Je ne lui parlais pas beaucoup, et ce qu'elle disait, souvent, ne valait pas le coup d'être mentionné. Ses actions n'influaient en aucun cas l'avenir et ses émotions face aux évènements étaient banales. Mais c'est ce qui faisait d'elle un être humain, voyez-vous, je ne réagissais pas comme tout être humain, c'était un immense avantage mais également un défaut dans quelques cas mineurs. En observant le comportement rationnel de Brenda, je voyais ainsi comment un être humain vivait l'histoire que j'étais en train de vivre, cela était à la fois utile et réjouissant.

Le nez de la navette creva les nuages et nous nous retrouvâmes instantanément de l'autre côté, au milieu d'un gigantesque amoncellement de vaisseaux et d'appareils extraterrestres. La lumière noire provenait d'innombrables sphères qui brillaient cent fois plus que nos néons à ultraviolet. La fumée qui formait les nuages était sécrétée par de nombreux appareils en suspension dans les airs. Malgré les ennuis qui s'annonçaient devant nous, revoir la lumière du Soleil – filtrée de ses rayons néfastes par les vitres teintées de la navette – nous procura une joie sans pareille. Notre radar ne détectait rien, mais devant nous s'étendait le vaste armada des pieuvres, agencé de façon compacte sur des kilomètres. Elles ne tardèrent pas à nous détecter, elles. Mais, heureusement, nous étions petits, rapides, agiles. Les vaisseaux de combats des pieuvres pivotèrent lourdement et déclenchèrent leur salve dans le silence de mort de l'espace. Nous fûmes bientôt aveuglés par des rayons chromatiques qui zébraient le vide de toute part, mais nous esquivions les tirs. Nous virevoltions entre les faisceaux destructeurs et frôlions les bâtiments de guerre, et je ne pouvais m'empêcher de trouver ces derniers un peu trop parfait, trop lisse, trop bien éclairé, aux couleurs trop pures, comme si c'était des images de synthèses.

Nous opérions le premier acte héroïque du 21e siècle, réalisai-je. Nous foncions droit vers le Soleil, derrière nous la planète bleue, massive, était enfouie sous un matelas pourpre, et des centaines de vaisseaux étaient à nos trousses, déchirant l'éther en usant leurs bombes et leurs lasers dont les pulses électromagnétiques secouaient notre navette. Nous n'entendions aucun son, hormis les vibrations de la carlingue, qui donnaient une impression bizarre de sécurité. Notre saillie était inimaginable, seul contre tous, surgissant dans l'infinité spectrale au milieu d'un maelström d'explosions et de radiations aux couleurs aussi variées que mortelles. Tout était trop rapide, trop puissant, trop énorme, comme dans un jeu vidéo, comme dans un film. Je me projetais moi-même à l'extérieur du vaisseau, en travelling autour de la coque, avec des ralentis en pleine action et de multiples changements de plans. Je pouvais presque entendre la musique symphonique grandiloquente qui montait dans mes oreilles... Plus fort que la bataille des Thermopyles, plus fort que la bataille de Shiroyama, notre baroud d'honneur dépassait toute les situations désespérées que l'histoire avait produites. Nous étions vivants mais décervelés par la folie destructrice qui se déchaînait autour de nous. Pour la seconde fois dans ma vie, j'étais impressionné et j'ignorais comment tout cela finirait.

Par je ne sais quelle miracle, nous réussîmes à enfoncer les lignes ennemies, dont les forces abandonnèrent toute poursuite. Éloignés de la Terre, séparés de notre planète natale, nous ne représentions plus rien pour elles, pensais-je. Brenda, le visage rouge, ne put se retenir et tomba dans les vapes. Derrière nous, les rangs des pieuvres ses remettaient en position.

La Station spatiale internationale se profilait devant nous, c'était notre destination. Complétée deux ans auparavant, elle était constituée de deux ailes pourvues de huit panneaux solaires chacune qui se déployaient sur 74 mètres de large devant nous et d'un assemblage de modules construits par des pays d'Amérique, d'Asie et d'Europe qui s'étendait sur 108 mètres de longueur. Nous réduisions notre vitesse, mais la station ne cessait de grossir, parfaitement immobile, reflétant les rayons du Soleil. Nous enclenchâmes le pilote automatique pour nous arrimer au module d'amarrage universel. Le navette pivota lentement, seul les bruits du moteur troublaient le spectacle magique du Soleil éclairant la Terre.

Quand j'étais nain, je m'étais toujours dit que si un jour j'allais dans l'espace, je ne manquerais pas d'admirer la surface de la Terre, ses mers et ses continents troublés par les masses nuageuses en suspension dans l'atmosphère, et l'éclat bleu de sa douce courbure se dégradant vers le noir du ciel étoilé. Jamais je ne me serrais imaginé la voir ainsi, sous un nuage d'immondices, encerclée par une armée de pieuvres à peine réelles, c'était rageant.

Je réveillai Brenda et nous enfilâmes des tenues adéquates pour la vie en apesanteur. Nous entendîmes un déclic signalant que la navette s'était fixée à la station. Nous ouvrîmes la porte de la navette qui donnait sur un sas où régnait l'obscurité, nous sortîmes nos lampes et commencèrent l'exploration pendant que notre pilote restait dans la navette afin d'effectuer quelques réglages. Nous flottions en apesanteur, agrippant des protubérances pour nous donner les impulsions nécessaires au déplacement, et nous scannions les environs avec nos lampes, découvrant des enchevêtrements de câbles et des modules de commandes. Malgré la présence d'un hublot de temps en temps, chaque module était désespérément noir, nous n'entendions que le bourdonnement des appareils de la station, ce qui pouvait foutre les jetons à des personnes autres que moi, telle que Brenda. Ouvrant les portes pressurisés, nous nous rapprochions du Node 3, le module de survie dans l'espace le plus avancée au monde.

Mais un bruit irrégulier, proche de nous, se fit entendre. Je braquai la lampe sur ce que je croyais être la source du bruit et je découvris avec effroi un cadavre, probablement d'astronaute, figé sur sol, la bouche ouverte d'où sortait un liquide visqueux et brunâtre, mais ce n'était rien comparé à la lumière de deux yeux qui me fixaient, reflétant la lumière des torches, des yeux de pieuvres. "Non !" émis-je simplement. Mais la pieuvre bougea avant que je ne pus faire quoique ce soit. La porte du Node 3 s'ouvrit et un vaste murmure s'éleva de l'intérieur du module. Lorsque nous mirent le nez à l'intérieur, la station entière s'éclaira, et nous découvrîmes que les parois du module grouillaient de pieuvres multicolores regardant dans notre direction, tandis qu'au centre du cylindre flottait, droite, bras croisés, une silhouette humaine. Celle du président de la République française, Nicolas Sarkozy.


6

– On dirait que vous sortez tout droit d'un film, nous dit-il.

Je restai muet.

– Cela fait un petit moment que je suis ici, continua-t-il, et, par hasard, je suis tombé sur votre manifeste. Je l'ai apprécié, bien qu'il y ait quelques erreurs, de jeunesses, si je puis dire, dit-il ironiquement.
– Je me demande ce que vous faites ici, lâchai-je, et j'aimerais aussi savoir ce que sont ces erreurs.
– Ce serait vous révéler toute l'intrigue... Mais bon, de toute façon, vous êtes plutôt mal barré, et puis ces pieuvres ne sont pas très loquaces, ça me ferait du bien de parler un peu. Donc, voyons voir, par où commencer... Si on sautait la langue de bois pour passer directement à l'essentielle : voilà, le réel n'est plus vraiment ce qu'il était depuis un certain temps. Une date : 11 septembre 2001, l'événement absolu, la "mère" des événements, l'événement pur qui concentre en lui tous les événements qui n'ont jamais eu lieu. Quelque chose de si énorme, si imprévisible, que la Terre s'arrêta de tourner un instant. L'humanité redécouvrait ce qu'était un véritable évènement, dans toute son essence, sa simplicité et son horreur. Elle redécouvrait le réel. Cela aurait pu aider les gens à se reconnecter avec les choses telles qu'elles le sont, sans qu'il n'y ait des milliers de kilomètres de fibres optiques entre les deux. Mais ils n'eurent tout simplement pas le temps car les médias se ruèrent sur cet événement qui les dépassaient et s'empressèrent d'exorciser sa puissance brut, de multiplier les images et les informations à son propos. Si bien qu'ils finirent par ponctionner toute sa substance réelle en l'enfouissant sous des couches de commentaires, d'explications et de rationalisations, ôtant tout son côté primaire, immédiat, réel. Encore une fois, les médias effaçaient un véritable événement pour le remplacer par une pure simulation. Mais l'évènement avait été bien trop gros pour être oublié, et sa disparition laissa un néant qui ne pouvait se résorber. Et ce néant, une sorte de trou noir émotionnelle non résolu, se transforma en une brèche permanente dans le réel. Ainsi, vous aviez raison à propos de la responsabilité des médias sur cette rupture dans la réalité, mais elle était bien plus ancienne que vous ne le croyez.

Il marqua une pause pour que j'assimile les informations qu'il venait de me donner. De toute évidence, il était plus renseigné que moi.

– Ainsi, depuis le 11 septembre 2001, la réalité était en train de fuir par une brèche qui s'élargissait de façon exponentielle à cause de l'orgie numérique qui sévissait en ce début de siècle. Tout objet passant dans l'oeil d'une caméra ou d'un appareil photo, retransmis en ondes numériques ou en signaux électriques, visualisé sur un écran ou en image, perdait une partie de sa réalité qui était remplacée par sa propre simulation. Depuis le 11 septembre 2001, le monde se transforme peu à peu en sa copie simulée. C'est ce qui m'est arrivé à moi, j'ai été exposé sans interruptions aux objectifs des caméras et des appareils photos durant des années, or, quand je me sais photographié, je me transforme en image, si bien que toute mon essence s'est faite aspirée de l'autre côté de la brèche, et sur Terre ne restait plus que l'image de moi-même.

Il s'arrêta pour prendre une grande inspiration d'air recyclé. Je pouvais voir dans ses yeux qu'il respirait sa propre personne, comme si il était doté d'une destiné manifeste.

– Oui, je suis le seul être humain à avoir été suffisamment exposé au médias pour passer de l'autre côté de la brèche. J'ai vu l'irréel, et je vis vous dire à quoi cela ressemble, comme ça vous aurez appris quelque chose avant de mourir.

Il marqua une pause et nous dévisagea pour appuyer sa sentence.

– Derrière la brèche se trouve le multiverse de la fiction. L'ensemble des mondes de fictions crée par l'espèce humaine depuis la nuit des temps. Films, séries, livres, BD et même jeux de rôles, un univers pour chaque travaux de fiction où déambulent les personnages qui leurs sont rattachés. Une vaste constellation d'univers parallèles et, si vous voulez mon avis, un beau bordel. En bref, en passant de l'autre côté, je suis tombé d'une façon totalement hasardeuse sur le territoire du Mollusk Dominion, des créatures peu gâtées par leurs créateurs qui ont eues un succès quasi-nul dans le monde réel à cause de leur kitsch et de leur manque d'ambition. Ces créatures n'avaient aucune idée de leur puissance, mais elles étaient pleine de rancoeur contre leurs créateurs, elles avaient l'impression d'être des laissés pour compte dans le domaine de la création artistique. Elles nourrissaient une haine secrète contre l'espèce humaine qui les avait rendues ainsi, mais ne savaient comment assouvir leur vengeance. Je décidai de les prendre en main et de les mettre au service de mon plan. C'est moi qui leur ai recommandé de contacter leurs lointains cousins réels et de leurs conférer quelques pouvoirs, elles y parvinrent sans mal car la brèche modifiait quelques peu les règles fondamentales de la physique, qui ne sont pas très respectées dans le multiverse. Le reste du plan, tu l'as assez bien deviné, mais tu n'aurais jamais cru que j'étais derrière tout ça. Te voilà bien fin avec ta greluche, à essayer de te réfugier sur une station spatiale déjà occupé pour attendre une aide qui ne viendra jamais – car nous avons bien pris le soin de vérifier qu'ils n'y avait personne dans le champ d'émission de ton message, finit-il, avant d'éclater d'un rire sardonique assez cliché.
– J'avoue, je me suis trompé, je suis faillible, comme tout être humain, avouai-je en l'applaudissant du bout des doigts. Mais, je crois que toi aussi, tu as négligé un paramètre dans ton plan.
– Et quoi donc ? Demanda-t-il, la bouche déformé par un rictus de satisfaction.
– Mon message n'avait pas besoin de parcourir des millions d'année-lumières pour se faire entendre, sa diffusion par fibres optiques, radio, texte et télévision était suffisamment importante pour qu'il se fasse aspirer de l'autre côté et se répande sur multiverse de la fiction, et je pense que de nombreux univers de fiction ne nourrissent pas de rancoeur à l'égard de l'espèce humaine, mais plutôt de la gratitude, car ce sont peut-être de oeuvres qui ont marquées durablement le monde réel et sont restées vivantes dans l'esprit de ceux qui les ont vues. Des oeuvres qui ont de quoi nous rendre fier, qui révèlent notre profond désir d'humanité, des réalisations dont chacun de nous devrait s'inspirer pour rendre le monde meilleur.

Aussitôt après que j'eus prononcé ces mots, la station fut secouée par une onde de choc, à cause des vibrations, certaines pieuvres se décrochèrent des parois du Node 3 et se mirent à flotter grossièrement au milieu du cylindre habitable.

Un violent flash de lumière se refléta dans le Node à travers la Cupola – la plus grande fenêtre en milieu spatial – et les vibrations s'intensifièrent. Profitant de la confusion général, je me dirigeai vers la Cupola d'où on voyait surgir les rayons du Soleil derrière la Terre.

Pointée vers la Terre, une flèche d'argent lente et majestueuse surgit sous mes pieds, c'était la silhouette émergeante d'un cockpit blindé suivi d'une structure imposante, un assemblage de plaques de métal garnies de loupiotes qui défila sur des centaines de mètre avant de s'enfoncer plus loin dans l'éther, m'aveuglant avec ses propulseurs qui frôlèrent la station comme si elle n'était qu'un vulgaire moustique perdu dans l'espace. Mes yeux se tournèrent de chaque côté de l'écr... De la fenêtre et je vis que cette flèche d'acier n'était pas venue seule. Plusieurs rangées de croiseurs interstellaires, de destroyers lourds et de command carriers accompagnés de vaisseaux de combats rapprochés étaient alignés de chaque côté de la station et avançaient implacablement vers la Terre, se massant tout autour de la planète en un gigantesque amas de points lumineux. Un incomparable sentiment de joie s'empara de moi, car je connaissais l'origine de tous ces vaisseaux qui flottaient au secours de la Terre.

"This is John J. Sheridan, President of the Interstellar Alliance on board of the IAS Excalibur, prononça une voix qui résonna dans toute la station, Your presence on this planet is a complete violation of the rights of its inhabitants. Your illegal invasion of this reality has forced us to take position against your actions. We demand that you leave this reality and never come back. If you do so, you will not be harmed, but if you don't comply with the directives of this special coalition, we are prepared to use deadly force against you in order to drive you out of this system. Sheridan out. " (3)

Je scrutai la réaction de Nicolas Sarkozy face à cette déclaration ferme, mais je sentis que mon corps était en train de... Disparaître, je levai mon bras, celui-ci se dématérialisait en particules bleutées et la prochaine chose que je vis fut la passerelle d'une vaisseau et Brenda debout à mes côtés.

"Welcome to the bridge of the USS Enterprise honorable guests, I'm Captain Jean-Luc Picard from Federation Starfleet" (4) nous dit un homme chauve qui s'avançait vers nous en souriant. Sur l'écran principal, on pouvait voir la Station spatiale internationale dans son ensemble sur un fond étoilé, elle paraissait incroyablement paisible.

"Prepare to launch photon torpedo, target Node 3, ready... Fight." (5)

Une simple boule de lumière se précipita sur le minuscule Node 3 et la station se volatilisa en fines particules dans une formidable explosion de lumière. Je restai bouche bée.

"Don't bother about your space station, I know you consider her as a great symbol of peace and mutual achievement, but she was corrupted by the Mollusk Dominion and had to be destroyed. Don't worry, one day, humanity will concentrate on what really matters, they will come back to the stars, wiser and greater than ever." (6) me dit le Capitaine Picard, une main posée sur mon épaule.

Ainsi, Nicolas Sarkozy était mort, cette nouvelle ne tarda pas à faire réagir le Mollusk Dominion, car leurs vaisseaux émergèrent par grappes de l'atmosphère nuageux de la Terre, se dirigèrent vers les lignes alliés et engagèrent en premier le combat. La bataille fit bientôt rage autour de la Terre. L'horizon fut envahi par des chapelets d'explosions et des kyrielles d'échanges de tirs parallèles entres les croiseurs. Des escouades entières de chasseurs harcelaient les positions ennemies, elles virevoltaient autour des plus gros vaisseaux et tiraient des salves de plasma sur leur propulseurs, provoquant des explosions en chaîne qui les pulvérisaient dans leur ensemble. Le Mollusk Dominion engageait toutes ses forces dans la bataille. Malgré sa puissance, la supériorité tactique et numérique de la coalition ne lui laissaient aucune chance. Les vaisseaux des pieuvres tombaient comme des carcasses de mouches en feu dérivant dans l'espace. Désespérées, les pieuvres lancèrent en attaque suicide leurs plus gros bâtiments dans les lignes adverses, mais le feu nourri des alliés parvinrent à les détruire avant qu'ils ne deviennent réellement une menace. L'USS Enterprise, secouée par de nombreux missiles et tirs de phasers qui crépitaient autour de la coque, amorça une descente vers l'atmosphère de la Terre pour débarrasser la planète des derniers remparts mis en place par les pieuvres. Les vaisseaux ennemis se firent de moins en moins nombreux, les zones de combats se contractèrent, les tirs s'estompèrent, la pression retomba dans les équipages, la victoire imminente ne provoquait pas la joie ni l'euphorie, seulement un sentiment d'acceptation silencieuse, car tous savaient que tuer des êtres doués d'intelligence signifiait qu'il restaient encore beaucoup à faire pour que la paix règne dans l'univers.

Il ne resta bientôt plus de vaisseau du Mollusk Dominion sur le champ de bataille, l'Enterprise ressortit de l'atmosphère. Le nuage perdait ses couleurs car les sphères diffusant la lumière noire se déconnectèrent une à une, puis les appareils en suspension dans l'atmosphère se mirent à ravaler toute la fumée qu'ils avaient craché depuis leur apparition et s'auto-détruisirent. Le tapis de nuage pourpre se déchira, révélant la surface véritable d'une Terre d'un bleu magnifique troublée par des nuées d'une blancheur immaculée, cette Terre qui m'avait tant manqué, et que mes yeux redécouvraient plus belle que jamais.


7

Manifeste du Parti pour l'Humanité
Les pieuvres sont parties, le Soleil est revenu et ses rayons ont terrassé les derniers envahisseurs à la surface de la Terre. L'humanité sort peu à peu de sa torpeur. Pour cela, nous devons remercier nos bienfaiteurs venu du monde de la fiction, leur aide a été précieuse, alors saluons John Sheridan, Jean-Luc Picard, Malcolm Reynolds, John Crichton, Meina Gladstone et tous les autres pour leur intervention et l'inspiration qu'ils m'ont donnée. Malheureusement leur place n'est pas ici, puissent-ils vivre en paix dans leurs univers pendant que nous reconstruisons le notre.

Le temps est venu de refermer la brèche qui s'est ouverte dans le réel. Certes, la tâche sera longue car les envahisseurs ont laissé de nombreuses traces. Cependant, l'invasion de notre réalité ne doit pas être considérée comme un fatalité, au contraire, c'est une occasion de changer les choses une bonne fois pour toute. La corruption de la végétation et de l'environnement par les rayons ultraviolets doit nous faire réagir, une des priorités sera de nous concentrer sur la sauvegarde de la biosphère, par gratitude pour la planète qui nous a enfanté, la Terre. Nous devons mettre en place le développement durable, réduire l'effet de serre et vivre plus proche de la nature, pour cela nous devons nous débarrasser de ces technologies qui nous éloignent du réel et nous rapprocher de la terre.

L'assassinat de nos dirigeants politiques est une tragédie, mais cela a aussi contribué à l'éradication de toute les dictatures sur Terre. Le moment est venu au peuple humain de reprendre le contrôle dans tous les états où il était opprimé, de former une nouvelle classe politique dont le seul intérêt sera le bien être de l'humanité et de la Terre. Nous devons saisir l'occasion d'unir tous les peuples de la planète sous une même bannière, instaurer une gouvernance mondiale qui émanerait directement de la population. Nous devons lutter contre toutes les formes d'intégrisme, de censures et de discrimination qui freinent l'évolution de l'espèce humaine. Nous devons abattre les frontières et nous mélanger, car seule une société unie et multiculturelle pourra vaincre les derniers bastions obscurantistes.

La recherche de profit ne sera plus au centre de préoccupations, nous répartirons les richesses, nous développerons les régions du monde les plus précaires. Les bénéfices générés par les entreprises seront mises au profit de la communauté afin d'améliorer la condition humaine. L'humanité vivra en paix, prospérera, explorera les étoiles, plus jamais elle ne sera divisé par la richesse de certains et de la misère des autres.

Humanité, Terre, ce sont les préoccupations que nous devons avoir pour les siècles à venir, et pour que cela deviennent une réalité, je propose que des élections démocratiques mondiales soient organisées tout de suite afin d'élire un président qui saura rassembler l'humanité dans son ensemble.

Je suis candidat à la présidence de la Terre
ENSEMBLE, UNIE, L'HUMANITE NE SERA QUE MEILLEURE


Epilogue

J'étais dans mon bureau aux murs parfaitement blanc en train de rédiger des missives pour le gouvernement lorsque Brenda, souriante, entra dans la pièce, vêtue d'une blouse blanche. Remarquant sa tenue incongrue, je lui dis :

– Brenda, je n'ai pas le temps pour des jeux sexuels, j'ai une planète à diriger moi.

Elle me lança un regard dubitatif.

– Brenda ? S'interrogea-t-elle, intéressant. Non, je suis le docteur Aurore Pinçon, et ne faites pas comme si vous ne me connaissez pas. Je viens pour vos médicaments, et je vous apporte aussi tous les films, les bouquins et les journaux que vous m'aviez demandé, vous savez.
– Quels médicaments ?
– Eh bien, des neuroleptiques, pour réduire vos hallucinations, vos délires, votre... dissociation de la réalité

Je lui lançai un regard plein d'incompréhension

– Vous êtes malade, faut bien vous soignez tout de même, dit-elle naturellement.
– Je ne suis pas malade
– Bah voyons, et savez-vous qui vous êtes aujourd'hui ? Dit-elle avec un sourire moqueur mais craquant.
– Je... Heu...

Le trou.

– C'est pas grave, allez amusez-vous bien, dit-elle en ouvrant de la porte après avoir posé les documents sur mon bureau, ah aussi, il faudrait qu'on travaille ensemble sur cette attirance que vous avez pour moi, ce n'est pas très normal pour un jeune homme de 18 ans. Venez, disons, demain à 22h dans mon bureau.

Elle disparut. Je saisis un des journaux. La date indiquait "22 avril 2007" et le gros titre était "Premier tour des élections présidentielles". Je regardais autour de moi. J'étais dans une chambre minable avec un lit sur ressort et des draps blancs. La pièce était éclairée crûment par un néon et une minuscule fenêtre avec des barreaux. Mon bureau n'était qu'une pièce de métal grossièrement taillée, et la chaise sur laquelle j'étais assis rouillait par endroit. Un frisson me parcouru comme une onde de choc lorsque je vis ce que j'avais écris :
Les élections présidentielles n'ont pas eu lieu.

FIN


(1) "Moi, Octoplus, septième empereur du puissant Dominion Mollusque, je suis revenu des limbes de l'infinité cosmique vers la Terre. Notre précédente venue était il y a cinq cent million ACHETEZ d'années lorsque nous avons planté les graines de nos enfants promis à un grand avenir. Malheureusement, les vertébrés, dont une espèce en particulier appelée "hou-main", ont volé cet endroit qui nous appartenait et se sont érigés en tant que dirigeants glorieux de ce monde. Notre espèce fut confiné aux océans et à la campagne où de nombreux citoyen de notre phylum furent NOS mangés et écrasés par les pieds négligents des hommes. Pendant des centaines de milliers d'années d'oppression contre nos enfants, nous avons réfléchi sans cesse à notre vengeance imminente. Surprise ! Nous sommes venus l'assouvir sur vous. TRUCS Vous souffrirez autant que vous nous avez fait souffert, car le Dominion Mollusque revient enfin !"

(2) "J'invoque maintenant mes enfants : le moment qu'ils attendaient tous est enfin arrivé. Soulevez-vous des océans NE et poser vos tentacules sur le sol maudit. Que les gastéropodes convergent vers les villes principales. Céphalopodes, abandonnez la tranquilité de l'eau, vous avez maintenant la possibilité de respirer l'air, quant aux bivalves, heu... Essayez de coller à vos frères. Préparez vous à combattre, nous arrivons par le REAGISSEZ ciel magnifique. Personne ne doit manquer la reconquête de ce pouvoir que nous méritons. Debout, debout, Mollusques d'Octoplus, des choses terribles s'annoncent, sang et vomis ! Des estomacs seront ouverts, des cerveaux dégoulineront, un jour d'encre, un jour rose, et le nuage arrive ! En avant ! En avant ! En avant pour la ruine, et la fin des hommes !! Mort JAMAIS aux enculés ! Pour le Dominion !"

(3) "Ici John J. Sheridan, président de l'Alliance Interstellaire à bord de l'IAS Excalibur. Votre présence sur cette planète est une violation totale des droits de ses habitants. Votre invasion illégale de cette réalité nous a contraint à prendre position contre vos actions. Nous exigeons que vous quittiez cette réalité et que vous ne reveniez jamais. Si vous suivez ces instructions, nous ne vous ferons aucun mal, mais si vous n'obéissez pas aux directives de cette coalition spéciale, nous sommes prêts à recourir à la force à votre encontre afin de vous chasser de ce système. Sheridan, terminé."

(4) "Bienvenue à bord de l'USS Enterprise honorables invités, je suis le capitaine Jean-Luc Picard de la Starfleet Federation"

(5) "Préparez-vous à lancer une torpille à photon. Prêt... Feu !"

(6) "Ne vous tracassez pas au sujet de votre station spatiale, je sais que vous la considérer comme un grand symbole de paix et de réussite mutuelle, mais elle était corrompu par le Mollusk Dominion et devait être détruite. Ne vous inquiétez pas, un jour, l'humanité se concentrera sur ce qui compte vraiment, ils reviendront vers les étoiles, plus puissants et plus sages que jamais."

Dédié à Jean Baudrillard